La longue et compliquée tentative d’émergence d’une citoyenneté à l’échelle métropolitaine

Récit et réflexion sur une expérience de déterritorialisation de la participation démocratique en région parisienne

Introduction :

L’expérience de Métropop’!, dont les observations et réflexions présentées dans cette communication sont issues, nait au début des années 2010 au même moment où des circonstances institutionnelles exceptionnelles semblaient rendre inévitables l’avènement d’un nouvel ordre spatial, économique et politique : le Grand Paris. D’initiative citoyenne, l’association se donne à l’origine pour objet de transformer les représentations de la banlieue et des quartiers populaires par la valorisation de leur mémoire culturelle et artistique. L’intérêt pour la métropole en construction du point de vue de la participation citoyenne vient toutefois assez vite dans notre démarche au point aujourd’hui de la structurer complètement même si les questions spatiale et symbolique demeurent essentielles dans nos préoccupations. La question de la participation démocratique dans la métropole parisienne est portée par plusieurs nécessités:
1° la nécessité liée à la critique de la démocratie participative localisée ou démocratie locale ; celle-ci comme l’ont montré de nombreux chercheurs et comme l’évoque l’appel à contributions de ce colloque a atteint ses limites
2° la nécessité liée au processus de métropolisation : les grandes métropoles mondiales sont confrontées à d’insondables problèmes de maîtrise et d’efficacité de leur gouvernance qui mettent en cause les fondations démocratiques territorialisées
3° enfin la nécessité liée à l’avènement d’une nouvelle forme institutionnelle sans projet démocratique ni consultation des populations localisées, la Métropole du Grand Paris. Les problématiques que nous allons soulever ici concourent au questionnement sur les conditions d’émergence d’une citoyenneté métropolitaine et sur les processus de déterritorialisation démocratique induits par la métropolisation des enjeux socio-spatiaux. Du point de vue citoyen en effet, si la métropole est bien cette nouvelle entité urbaine mondialisée faite de flux et de rapports complexifiés entre ces différentes échelles et enjeux, est-il possible de déterritorialiser les; principes de participation démocratique en les « métropolisant» et comment ? Ou bien à l’inverse faut-il réintroduire du local dans le métropolitain, combiner les échelles plutôt que les séparer ?

I. Métropole et participation : une initiative citoyenne en métropole parisienne, l’expérience de Métropop’!

1° Convictions et opportunités :

La prise de conscience qu’une opportunité historique de rebattre les cartes de la relation Paris-Banlieue est en cours est à l’origine de notre engagement dans le programme « Métropole et participation ». Notre

conviction à ce moment-là (2011) n’est pas qu’un éventuel Grand Paris soit une abomination ou que la métropolisation nous conduise inévitablement vers le chaos et l’explosion, bien que cela soit potentiellement très possible. Notre conviction est qu’il y a nécessité pour les acteurs engagés de prendre acte de ces faits urbains et politiques métropolitains et d’en investir le champ d’action sans attendre que l’institution qui n’en a ni l’intention ni le besoin ne nous y autorise.
Un espace politique citoyen est donc à créer qui permettrait d’investir les questions métropolitaines : ce sera pour nous les Métrokawas. Les Métrokawas sont des cafés-débats et ateliers de co-production, destiné à la société civile. Nous en avons tenu 7 depuis 2012 sur des thèmes très divers : gouvernance, culture, imaginaires, loi Maptam, action citoyenne…
Il apparaît également nécessaire de rendre accessible les enjeux socio-économiques, urbains, politiques et symboliques du Grand Paris par leur décryptage. Ce sera la démarche pédagogique et la boîte à outils
Métrobox que nous développerons sous forme d’ateliers interactifs, de jeux, d’outils vidéos, de processus de co-construction de contenus et de savoirs partagés sur les processus de métropolisation et le Grand Paris.
Aujourd’hui, nos convictions ont évolué. Là où il s’agissait au départ d’investir un espace vide dans un territoire en gestation politique apparaît aujourd’hui une institution avec ses moyens et ses positions qu’il s’agit
d’interpeller. La création d’un espace démocratique métropolitain dans lequel s’affirme et est mise en pratique la participation des citoyens et leur capacité à agir et à co-construire l’action publique du quartier à la
métropole a été porté comme complément d’objet à nos statuts associatifs. C’est pourquoi nous avons élaboré courant 2016 17 clés de réflexion et d’action, sorte de profession de foi de nos valeurs, de nos
analyses et de notre projet collectif.

2° Un exemple de projet citoyen déterritorialisé, le projet Du quartier à la métropole, co-produire un cadre pour l’action locale dans le Grand Paris.

Le projet « du quartier à la métropole, co-produire un cadre pour l’action locale dans le Grand Paris » consiste à comparer les problématiques locales des habitants de différents quartiers de la métropole. Nous avons ,conduit un processus participatif expérimental dans lequel des habitants, des techniciens et des élus de 5 villes de la métropole parisienne ont été impliqués.
Au total nous avons touché plus de 250 personnes au cours de cette première phase du projet. Nous nous sommes en effet adaptés aux portes d’entrée participatives différentiées qui nous étaient ouvertes dans chacune des villes, tant au niveau des publics que des actions menées.
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A partir des problématiques locales que nous avons identifiés avec les participants, 5 visites ont été organisées sur les thèmes du vivre ensemble, du cadre de vie, de l’attractivité économique, de la rénovation
urbaine ou de la vitalité associative. Elles ont permis d’assembler 50 idées qui ont été discutées dans un Métrokawa de co-production avec tous les participants. Il en est ressorti 18 pistes d’actions au niveau métropolitain,territorial ou local.
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A partir des problématiques locales que nous avons identifiés avec les participants, 5 visites ont été organisées sur les thèmes du vivre ensemble, du cadre de vie, de l’attractivité économique, de la rénovation
urbaine ou de la vitalité associative. Elles ont permis d’assembler 50 idées qui ont été discutées dans un Métrokawa de co-production avec tous les participants. Il en est ressorti 18 pistes d’actions au niveau métropolitain, territorial ou local. La prochaine étape du projet consistera à transmettre aux assemblées d’élus concernés les vœux produits par les habitants, à transformer ces mêmes vœux en initiatives citoyennes localisées puis à produire un guide méthodologique de l’action locale dans le Grand Paris.

II. Analyse et pistes de réflexion sur notre expérience de déterritorialisation de la participation démocratique

1° Les obstacles à l’exercice d’une citoyenneté métropolitaine :

De nos observations issues des différents terrains sur lesquels s’appuient nos pratiques de participation démocratique à une échelle métropolitaine déterritorialisée, nous pouvons constater que l’un des premiers obstacles est de nature cognitive. La déterritorialisation implique de penser le réel dans ses différentes dimensions et ses multiples interactions. Cet enchâssement des échelles d’actions du local au plus global et cet entrelacement des causalités multiples de l’économique au politique induit l’usage d’une pensée complexe à laquelle la formation de nos esprits n’est pas préparée.
L’exemple du logement est assez parlant. A la question simple qui nous
est souvent posée « les prix du logement vont-ils augmenter avec le Grand Paris ? », nous ne pouvons apporter qu’une réponse complexe qui laisse perplexe les habitants : localement il est probable que les logements augmentent dans les zones d’aménagement du Grand Paris tandis que globalement il est possible que les prix soient stabilisés si l’on construit davantage qu’on ne le faisait jusqu’ici ; certains quartiers vont fortement s’apprécier quand d’autres vont se dégrader. Cette réponse de normand est de surcroît soumise à des aléas qui sont tant politiques (efficacité des nouveaux outils de gouvernance métropolitains vs politiques locales des municipalités) que démographiques (flux des besoins et des trajectoires résidentielles), économiques (coût du foncier en contexte mondialisé, processus de gentrification) et symboliques (ségrégations spatiales et représentations dépréciatives accolées à certaines villes ou quartiers).
Le deuxième obstacle à l’exercice citoyen métropolitain est bien entendu spatial et symbolique. La plus grande difficulté et la faiblesse de la société civile métropolitaine, qui n’existe pas formellement encore aujourd’hui du fait de son atomisation, tient à la spatialisation des implications localisées et à la spécialisation des champs d’action hermétisés. Thomas Kirszbaum, sociologue de la politique de la ville, auteur du récent ouvrage collectif « En finir avec les banlieues ? » invité à une rencontre entre acteurs de terrain et scientifiques « Grand Paris avec ou sans nous » que nous organisions en mars dernier l’avait bien formulé en pointant dans le localisme et l’atomisation de nos initiatives citoyennes, écologiques ou artistiques le risque de rester « de rester complètement sans prise, (…)
périphérique au lieu du pouvoir, au lieu de la décision publique. (…) C’est bien de se représenter un « nous » mais en même temps il faut se demander comment on peut agir sur «
eux ».
La réflexion de Thomas Kirsbaum nous amène à un troisième obstacle de nature institutionnelle à l’exercice d’une citoyenneté métropolitaine. Encore aujourd’hui, un an après la naissance de l’institution Métropole du Grand Paris, la carence d’une scène politique démocratique métropolitaine anémie l’expression d’une parole citoyenne contradictoire mais aussi la possibilité d’une délibération.

2° Ce que la recherche d’une citoyenneté métropolitaine renouvelle :

Les obstacles à l’exercice d’une citoyenneté démocratique déterritorialisée de type métropolitaine sont nombreux et de taille. Toutefois la recherche de celle-ci force à innover dans les manières de concevoir la pratique démocratique et à répondre différemment aux besoins des populations localisées. Dans le projet Du quartier à la métropole que j’ai évoqué nous avons constater que notre démarche reposait sur trois composantes fécondes pour les habitants :

1. Le voyage
2. La rencontre
3. Le transfert
Le voyage :

Pour chaque groupe d’habitants, nous partons de leur expertise d’usage locale pour établir un diagnostic des dysfonctionnements inhérents à leur cadre de vie. Ces dysfonctionnements nous essayons de les traduire en thématiques politiques transversales et problématiques : par exemple, le déficit de petit commerce et d’emplois locaux pointé par les habitants de Clichy-Sous-Bois est reformulé en question générale de type « qu’est-ce qui attire les entreprises sur un territoire et permet de créer de l’emploi ? ». Ou bien la question des parkings sauvages et de la dégradation de véhicules soulevée par les habitants de la Prêtresse à Stains est transformée en interrogation sur « l’espace public et la gestion du stationnement dans la ville ».
Puis nous partons en voyage… En transport en commun ou de préférence en minibus si les moyens disponibles le permettent, nous nous rendons dans un autre quartier, une autre ville partenaire du projet afin de nous rendre compte sur place de la gestion politique de tel ou tel sujet. Nous nous promenons dans la ville qui nous accueille, nous visitons des lieux significatifs pour le problème soulevé et nous rencontrons des acteurs locaux identifiés au préalable.
Le voyage ainsi proposé recouvre plusieurs fonctions importantes nous semble-t-il pour l’exercice d’une citoyenneté métropolitaine. C’est un déplacement et un changement d’horizon qui invite au franchissement d’espaces inconnus jusqu’ici. Se faisant, nous replaçons du local dans le métropolitain c’est-à-dire que nous reterritorialisons au moment même ou nous déterritorialisons notre action en faisant s’arrêter les visiteurs dans des lieux concrets (équipement, centre ville, parc, organisation, cité, commerce) incarnés par des visages et des témoignages personnels. Cette proximité permet d’abolir la distance et l’abstraction métropolitaine en foulant de ses pieds et en humant l’air d’un territoire inconnu qui devient familier.

Le voyage, la découverte et l’itinérance comme levier de citoyenneté sont proposés depuis longtemps au travers des ballades urbaines. En métropole parisienne, plusieurs associations comme le voyage métropolitain ou certains artistes comme 2ème groupe d’intervention en ont fait leur objet. Ces ballades sont souvent empruntées par un public averti ou intéressé. Le mouvement d’une base locale vers le métropolitain tel que nous l’avons conçu permet de mobiliser en amont des visites une
base populaire qui va petit à petit se laisser séduire par l’idée de ces visites inter-villes et accepter d’y consacrer toute une journée un samedi. Le voyage est parfois tellement séduisant qu’un père de famille habitant la Prêtresse à Stains et ayant visité la ville de Sceaux pour la première fois a décidé de refaire le voyage, en famille cette fois.
La rencontre:
Le voyage invite également à la rencontre. Rencontre à l’intérieur des groupes d’habitants quand nous parvenons à mélanger les voyageurs et aussi rencontres avec des personnalités locales. Ces rencontres vont
produire un effet sur les voyageurs. Ainsi deux dames âgées de Villeneuve la Garenne et de Stains ont commencé par échanger des recettes de cuisine pour finalement se rendre visite l’une l’autre. Une autre voyageuse nous confiait s’être inscrite dans une association d’alphabétisation pour y donner des cours après avoir entendu le témoignage de l’association Decumenos de Belleville oeuvrant pour la mixité intergénérationnelle.
A Belleville, nous avons également rencontré la Présidente de l’association des chinois de France évoquant l’immigration chinoise à un public composé majoritairement d’immigrés africains et qui en sont ressortis
bouleversés dans leurs représentations. Tandis qu’à Villeneuve la garenne, nous avons rencontré la Présidente de l’association des africains de France et ce sont les villenosgarennois qui ont été les plus frappés, eux qui ignoraient qu’en bas de chez eux une association menait autant d’actions visant l’intégration des familles africaines et le vivre ensemble dans leur cité de la Caravelle.
La possibilité de ces rencontres avec d’autres habitants ou des acteurs locaux par-delà leurs appartenances, leurs idées et leurs espaces de vie concrétisent la relation métropolitaine. La rencontre transforme la
représentation que l’on se fait des territoires par le processus d’individuation c’est-à-dire d’incarnation de la réalité spatiale. Le format de ces rencontres axé davantage sur l’expérience vécue et son partage, la fabrication d’un espace commun plutôt que le débat conflictuel, favorise la mise en place d’une relation de confiance dans l’interaction, y compris avec les élus qui ont participé à ces visites.
Le transfert:
Enfin ces voyages en métropole, par le décentrement qu’ils provoquent, invitent à l’analyse comparative et au transfert. Le transfert c’est la transposition dans sa propre réalité localisée des idées, impressions,
initiatives, politiques publiques recensées durant les visites inter-villes. Nous en avons regroupé une cinquantaine. La co-production au cours du Métrokawa métropolitain a permis d’en faire des propositions de vœux destinés aux assemblées d’élus métropolitains, territoriaux et locaux.
Il s’agit par conséquent in fine de reterritorialiser l’action citoyenne en l’adressant à la bonne échelle et en considérant l’échelle métropolitaine et son institution la Métropole du Grand Paris comme une échelle territoriale comme une autre. On va pouvoir en tant que citoyen solliciter en fonction de leurs attributions au même titre et en même temps l’Etat, la Région, le Département, la Métropole, l’Etablissement Public Territorial ou celui de la commune. Le transfert d’idées est aussi un adressage direct et articulé entre échelles d’actions politiques.

3° Les pistes de renouvellement démocratique en contexte métropolitain

Le voyage, la rencontre, le transfert ouvre la voie vers trois types de démocratie adaptée au nouvel espace métropolitain pour les citoyens : la démocratie du franchissement, la démocratie du contact et la démocratie du transfert.
La démocratie du franchissement est une démocratie par les pieds. La métropole se traverse de part en part et en partie à pied. A l’image de François Maspero partant à la découverte des paysages et espaces habités de banlieue le long de la ligne B du RER, la démocratie du franchissement fait le voyage, s’invite, visite, observe, parfois là où personne ne l’attend a priori ou au contraire attendu par une personnalité à rencontrer. Déplacement, décentrement, dé-positionnement, faisant fi des chapelles et des prés carrés, elle fait tomber les enceintes de l’entre soi pour construire des passerelles entre eux et nous. Elle recoud ce qui aujourd’hui part en lambeaux et s’effiloche dans la métropolisation, notre communauté de destins, notre urbanité.
La démocratie du contact est une démocratie de la main tendue par-dessus les abstractions métropolitaines, ces frontières symboliques centre-périphéries dont on ne sait comment les faire tomber définitivement dans le registre du préjugé éculé tant elles restent vivaces à l’esprit des métropolitains. Le voyage ne suffit pas, il faut de l’expérience, du contact direct, de la rencontre avec « l’autochtone » pour recréer une atmosphère spatiale commune. Résident ou nomade, là où je vis, travaille, m’instruis ou me cultive je dois pouvoir recréer du lieu commun en recréant du lien urbain autrement appelé de l’urbanité. A l’opposé des lieux impersonnels que je traverse et que j’utilise sans y prendre garde en subissant la métropolisation mécanisée où tout n’est que fluide et passage, la personnalisation des contacts directs avec les acteurs et résidents du territoire me reterritorialise en m’informant de la présence de semblables avec qui je peux parler et desquels je peux me sentir proche.
La démocratie du transfert enfin est une démocratie de l’articulation entre le local et le global. Elle est une réponse aux questions posées en introduction de cette communication : comment fait-on démocratie dans un système de flux et de fragmentations où les populations sont de moins en moins attachées à un même territoire, où les habitants ne représentent qu’une partie parfois minoritaire des usagers d’un territoire.

Conclusion

Pour conclure, c’est désormais à une démocratie du mouvement, de la mobilité, des allers retours que nous devons nous attaquer :
déterritorialiser – reterritorialiser l’action citoyenne en créant des rapports, de force localisés-délocalisés ou thématisés trans-frontières ayant des ancrages et aboutissements locaux, des mouvements de convergence, d’agrégation et de coordination, c’est-à-dire apprendre à co-construire les processus démocratiques permettant de sortir de l’ornière de la légitimation de la représentation par la participation et à co-produire à différentes échelles les solutions alternatives au modèle dominant par-delà nos propres réflexes d’appartenance et d’identification.
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